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Quand des structures entières ont été érigées dans le seul but de vous réprimer et de vous réduire au silence, comment retrouver sa voix?
Sur trop de continents, dans trop de villages éloignés, de bidonvilles tumultueux et de ruelles urbaines oubliées, des générations entières ont été témoins du viol de leurs filles enceintes servant d'amusement de fin de soirée aux hommes armés, ont survécu à la terreur des disparitions au milieu de la nuit, ont vu les corps calcinés de leurs fils gisant dans des carcasses de voitures incendiées.
Vers où ces communautés peuvent-elles se tourner pour aller chercher un rayon de justice, une possibilité de se remettre et de guérir, de se redonner un avenir qui soit tenable?
Quand s'abaisse enfin le niveau des atrocités, quelle grande marée viendra purifier de ses eaux salines les corps mutilés et les âmes torturées, laissés comme autant d'épaves sur les plages de l'Histoire?
En vérité, il faut le dire. Toute réconciliation est difficile. Mais apparemment, la seule chose qui le soit davantage est une vie rongée par les fantasmes de vengeance et la désolation inexprimable que laissent les crimes secrets.
Mais encore, comment font-ils? Comment font-elles? Peut-être un jour arrive-t-on à raconter. D'accord. Peut-être même peut-on arriver un jour à pleurer ces crimes en public, surtout si on est soutenu. Mais pardonner?
On est souvent jeté à terre quand on entend ces choses que nous tous avons été capables de faire — tous, autant que nous sommes. Chacun d'entre nous a cette incroyable capacité, en fait, de faire le mal. Vous savez, les gens qui ont commis ces atrocités n'ont ni cornes sur la tête, ni queue fourchue. Ils sont comme vous et moi. Des hommes, en général, qui embrassent leur femme, des êtres humains ordinaires.
Mais, dites-vous, quelle profonde et extraordinaire dépravation!
Oui, oui, oui. Bien sûr.
Mais le plus extraordinaire — et c'est un paradoxe — est que le déroulement de la Commission vérité et réconciliation ait eu ce résultat tout à fait inattendu pour moi : que je serais à ce point exalté par l'exemple, par la démonstration de notre remarquable capacité de faire le bien.
— L'archevêque Desmond Tutu, novembre 1999.
Les témoignages offerts dans le cadre des commissions vérité et réconciliation donnent à la démarche une résonance particulière, explique Sofia Macher dans son carnet tactique intitulé Public Audiences: A space to legitimize the testimonial and dignify the victims of the internal conflict in Peru (anglais ou espagnol seulement). D'une certaine façon, une commission vérité et réconciliation fonctionne de manière un peu semblable à un tribunal citoyen. « Les récits créaient une atmosphère très particulière qui touchait profondément tout le monde, dit-elle. Lors de la première audience publique tenue à Ayacucho, les larmes de toutes les personnes présentes — jusqu'aux personnes opérant les caméras des médias, pourtant endurcies du fait de leur profession —, ont tôt fait d'épuiser notre réserve de mouchoirs. Nous n'en avions pas prévu en assez grande quantité pour les membres du public. »
À titre de membre de la Commission vérité et réconciliation du Pérou, Sofia Macher explique que le processus a notamment eu pour effet de donner légitimité et pouvoir aux victimes, qui peuvent alors se reconnaître en public. « L'un des résultats possibles de cette reconnaissance mutuelle est qu'elle élargisse les notions de solidarité et suscite le désir de s'engager dans des efforts d'organisation. »
Les résultats sont parfois renversants. D'une dizaine avant la Commission vérité et justice, le nombre d'organisations de victimes au Pérou a explosé à 190 après les audiences.
Les médias ont tendance à exagérer les moments de pardon qui se produisent réellement durant les témoignages dans le cadre des commissions vérité et réconciliation. Toutefois, comme Glenda Wildschut et Paul Haupt nous en informent dans le carnet tactique I'll Walk Beside You: Providing emotional support for testifiers at the South African Truth & Reconciliation Commission (en anglais seulement), bien qu'il n'y ait « aucune attente à ce que les gens s'embrassent et deviennent amis », il se fait un réel travail de réconciliation, bien que lentement et à l'écart des feux de la rampe, à l'extérieur des murs des audiences.
Dès l'heure du lunch le premier jour des audiences, les deux hommes qui étaient passés en médiation le jour précédent avaient déjà livré leur témoignage. Les deux hommes avaient raconté à partir de deux perspectives bien différentes leur version respective du meurtre, l'un d'un « frère », l'autre d'un « espion », qui avait travaillé comme policier au sein de la communauté. Respectant l'engagement pris plus tôt, ils ont traversé un terrain vague avec leurs accompagnateurs, jusqu'à l'endroit où le meurtre s'était déroulé. Un petit attroupement de la communauté suivait leurs pas. Une fois arrivés sur le site, ils se sont d'abord donné la main en silence, puis se sont étreints, les larmes aux yeux. Les personnes présentes, chacune aux prises avec sa propre histoire et émue par la scène, ont rompu le silence en saluant sous les applaudissements le geste de pardon des deux hommes.
L'avènement d'une société juste et pacifique exige que soit entendue la vérité et que soit restaurée la dignité humaine. Le défi n'est pas insurmontable. Regardez les enfants; l'esprit humain a cette résilience.
En Afrique du Sud, « ubuntu » désigne cette croyance voulant que notre propre humanité soit liée à celle des autres. Avilir l'autre, c'est donc se déshumaniser soi-même. Heureusement, la logique fonctionne aussi à l'inverse : quand la compréhension remplace la vengeance, que la justice réparatrice remplace les représailles et les châtiments, l'esprit humain peut reprendre son envol et s'épanouir de nouveau.
AInsi, les commissions vérité et réconciliation sont-elles des pionnières de l'action fondée sur le principe ubuntu. Comme tactique, les commissions vérité et réconciliation nous permettent de regarder le passé à travers les larmes de la colère et de la douleur, pour que nos yeux bouffis puissent se tourner vers un avenir de rédemption et d'espoir, une ère nouvelle, le jour enfin où le principe ubuntu ne sera plus jamais oublié dans le feu du conflit.
Diverses expériences à partir des démarches de vérité et de réconciliation menées dans plusieurs sociétés profondément traumatisées ont été examinées dans le cadre d'une semaine de dialogue réunissant de formidables personnes-ressources issues de différents pays du monde. D'ici le 1er avril 2008, venez dialoguer ou poser vos questions (en anglais seulement).
Philippe Duhamel, interTactica.org



