
Photo du film Gandhi (1982). — voir le raid sur les salines de Dharasana.
Quand le Père Noël et ses lutins ont tenté de remettre un morceau de charbon au premier ministre du Canada en décembre dernier, ils ont fait appel à la tactique du raid nonviolent. Lors d’un raid nonviolent, des activistes engagés et bien formés cherchent à s’introduire à l’intérieur d’un lieu protégé pour en prendre possession, ou y mener des activités légitimes conformes à leurs buts.
On voit un groupe d’activistes nonviolents s’avancer. Ils tentent d’entrer dans le périmètre. Mais des clôtures, des barricades ou des rangées de policiers leur bloquent le chemin. Le groupe persévère pourtant. La plupart du temps, on les empêchera d’aller plus loin par la répression, qui se solde souvent par des arrestations. Et pourtant, les manifestantes et manifestants en sortent gagnants.
Bien menée, l’incursion nonviolente pose un dilemme parfait aux autorités. D’une part, il s’agit d’une tactique impossible à ignorer. Si les autorités ne répriment pas le raid, les contestataires pourront entrer et ils atteindront leur but. Et si les autorités répriment la tentative d’incursion, les résistants peuvent encore gager : la répression attire l’attention, délégitime les autorités et renforce la crédibilité du mouvement.
Le raid nonviolent a été utilisé pour la première fois en 1930 comme tactique de désobéissance civile par le mouvement pour l’indépendance de l’Inde (voyez-en ici la reconstitution). Il s’agissait de la première action à haute visibilité de l’histoire de ce mouvement à être menée par une femme, une innovation antisexiste qui à l’époque a attiré des critiques à Gandhi.
Le raid nonviolent est conçu de manière à affaiblir l’opposant en le forçant à réprimer des gens agissant par principe au nom d’un objectif amplement appuyé. Ainsi, la tactique est-elle plus efficace quand le but avoué de l’action sert des objectifs bien compris et largement soutenus, que ce soit l’abolition de la taxe sur le sel qu’imposaient les Britanniques ou la réduction des gaz à effet de serre au Canada. L’impact de la tactique est également tributaire de la valeur symbolique du lieu retenu, les salines en Inde ou la résidence du premier ministre canadien, par exemple.
L’incursion nonviolente appartient à une classe particulière de tactiques nonviolentes. Tandis que la plupart des actions nonviolentes sont du type protestation/persuasion (manifestations, vigiles, etc.) ou impliquent une forme ou une autre de noncoopération (boycottage, grève, etc.), le raid appartient à une troisième classe bien distincte. Il s’agit de l’intervention nonviolente.
Par sa nature, le raid offre une action hautement visible et potentiellement perturbatrice qui présente un défi réel aux postulats de contrôle de la propriété, voire aux règles de propriété elles-mêmes. À ce titre, des tactiques d’intervention bien conçues et utilisées dans le bon contexte engendrent un pouvoir accru, qui en retour pourra attirer une répression plus sévère. Dans la boîte à transmission de l’action nonviolente, les tactiques d’intervention enclenchent le surmultiplicateur.
L’incursion nonviolente est également une tactique intéressante en sa qualité de vecteur prémonitoire. Elle incarne la nouvelle réalité en cours de réalisation. En investissant un lieu ou un symbole de pouvoir, les militantes et militants affirment et créent l’avenir souhaité. Le sel appartient au peuple indien. La résidence du premier ministre peut être investie pour violation du consensus international sur le changement climatique.
Soyez le changement que vous voulez voir, disait Gandhi.
Le raid nonviolent est une tactique qui permet à nos mouvements de voir se profiler le futur que nous voulons. Un avenir où les ONG pourront inspecter tout établissement de l’État pour contrôler le respect des résolutions, pactes et traités qui interdisent les armes de destruction massive, la torture ou les traitements cruels et inusités. Un avenir où les citoyens pourront arrêter les criminels de guerre et ceux qui violent les droits humains pour que cesse l’impunité. Un avenir où les peuples de la Terre eux-mêmes pourront faire respecter le Droit international.
Ce futur en cours de réalisation sera le thème d'un prochain texte, tandis que j’examinerai certaines d’utilisations passées et possibles de l’incursion nonviolente comme tactique d’intervention.
— Philippe Duhamel, interTatica.org
Pour savoir comment organiser un raid nonviolent, voir ce carnet tactique (en anglais).



