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Les nouvelles tactiques font la nouvelle

Stratégies collectives et tactiques innovatrices pour la libération


Transférabilité tactique : le raid nonviolent comme cas d'étude
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NV raid Ottawa

photo: Benoît Aquin


L'un des objectifs du projet Nouvelles Tactiques est de nous aider à adapter les méthodes d'action de manière innovatrice. Devant chaque tactique, l'intérêt principal se porte sur sa « transférabilité », soit la capacité d'adapter et d'appliquer un cadre tactique donné vers une autre problématique ou une situation différente.


Ce n'est pas tâche facile.


On se questionne peu sur la « transférabilité » avant d'organiser une marche ou un boycottage. Pourtant, quand on parle de tactiques plus complexes, peu de gens arrivent à se l'imaginer dans un contexte différent. Pourtant, toutes les tactiques sont transférables.


Comme je connais un peu le raid nonviolent comme tactique d'intervention, y compris grâce à une expérience plus récente,  j'ai cru qu'il serait utile de donner quelques exemples d'une tactique qu'on peut, et qu'on a effectivement transférée dans plusieurs campagnes, sur autant d'enjeux différents. L'exercice vise à stimuler notre imagination.


Le raid nonviolent a été inventé il y a près de 75 ans pour saisir des salines durant la lutte pour l'indépendance de l'Inde. Or, la tactique en est encore à ses premiers balbutiements, bien qu'elle ait été adaptée et utilisée dans différentes cultures, pour servir différentes causes.


De l'usage créatif du raid nonviolent


Le raid nonviolent implique une tentative d'entrer dans un lieu interdit pour y accomplir une tâche jugée souhaitable. Le but avoué de l'opération peut varier grandement.


Faire cesser une construction. Dans les années 1970, plusieurs sites où on devait construire des réacteurs nucléaires ont été la cible d'invasions nonviolentes, souvent suivies d'occupations. C'était le cas en 1977, avec l'occupation de la centrale de Seabrook par la coalition Clamshell Alliance.


Plusieurs organisations ont adapté la tactique de manière intéressante. La plupart des raids nonviolents auxquels j'ai participé ont servi en quelque sorte de tactique d'application citoyenne de la loi. Un peu comme si, comme citoyens et citoyennes, nous nous donnions notre propre force de police, quand les autorités refusent d'agir pour la justice.


L'arrestation citoyenne. Le raid nonviolent a servi pour tenter de procéder à l'arrestation de dirigeants gouvernementaux pour crimes contre l'humanité. Une de ces actions a vu des gens s'avancer calmement vers une rangée de policiers gardant l'Hôtel Reine-Élizabeth de Montréal, en 1996. Le groupe tentait d'arrêter Henry Kissinger pour crimes de guerre, après que les autorités canadiennes aient refusé d'appliquer les dispositions de notre propre code criminel interdisant l'entrée au pays de toute personne soupçonnée de tels crimes.


Un autre cas, en 1987, avait vu des militantes et militants passer outre les barricades policières avec des « Mandats d'arrestation citoyens » visant les chefs d'État réunis au Sommet du G7 à Toronto. Les mandats avaient été rédigés par un comité de personnalités communautaires et de juristes spécialisés en droit international, après avoir entendu quelque 160 témoins, allant de victimes de tortures à des vétérans irradiés, en passant par des membres de nations autochtones brutalisées. Les délibérations de ce Tribunal populaire sur les crimes des chefs d'État du G7 suivaient le modèle du célèbre Tribunal Russell sur la politique étrangère des États-Unis.


La perquisition citoyenne. On se rappellera que le raid nonviolent a servi dans le cadre d'une manifestation dilemme visant à saisir le texte secret d'un traité de libre-échange en négociation.  La tactique comme instrument d'application de la loi aux mains d'une force citoyenne parallèle a été reproduite au moins deux fois ces dernières années.


Dans l'un des cas, un syndicat a tenté de forcer une société d'État à plus de transparence en l'obligeant à rendre public son plan stratégique quinquennal, lequel prévoyait des pertes d'emplois massives. Dans un autre, une coalition s'opposant à l'implantation d'un casino à Philadelphie a adapté le concept d'Opération Transparence pour contraindre les autorités publiques à dévoiler des documents sur l'implantation de nouvelles installations de jeux.


Inspections de sécurité. En 2001, la tactique a servi à un groupe faisant enquête sur Magnola, une usine hautement polluante implantée dans la région d'Asbestos, au Québec. Lorsque l'équipe d'inspection citoyenne s'est approchée, les policiers et les agents de sécurité se sont repliés derrière les clôtures de l'usine. Il a donc fallu que les inspecteurs citoyens grimpent les clôtures pour tenter d'enquêter sur les terrains de l'usine. Effet médiatique assez dramatique.


Rénovation domiciliaire. En 1999, le groupe canadien Homes Not Bombs s'est servi du raid nonviolent pour tenter de transformer le « ministère de la Guerre » (Quartier général de la Défense nationale) à Ottawa en complexe de logements abordables, pour atténuer la crise de l'itinérance et du logement au pays. À cette occasion, le raid nonviolent était mené par des équipes de rénovation, en vêtements de travail et seau (vide) de peinture à la main, tentant d'entrer dans l'édifice pour faire les aménagements requis à l'hébergement des sans-abri.


Autres utilisations possibles


À partir des cas réels que nous venons de voir, il serait possible d'imaginer la tactique dans des contextes encore plus créatifs.


Autres recherches de documents. Des bureaux d'entreprises pourraient être perquisitionnés à la recherche de documents gardés secrets ou de preuves que des risques inacceptables pour l'environnement étaient connus, etc.


Enquêtes et inspections. Des installations militaires pourraient être la cible de tentatives d'inspection citoyenne, à la recherche d'armes de destruction massive (d'ailleurs à l'époque entourant l'invasion iraquienne en 2003-2004, un groupe avait annoncé son intention de mener de telles inspections sur les bases militaires des É.-U.). On pourrait perquisitionner des laboratoires universitaires qui mènent des recherches pour des armes illégales ou des expériences animales sans éthique. On pourrait chercher à inspecter des lieux de travail à la recherche de preuves de violations des normes du travail, de formes d'esclavage ou de travail des enfants. Des groupes citoyens pourraient se rassembler devant un poste de police et y mener une « descente d'inspection » à la recherche de preuves de torture. On pourrait même imaginer une « opération liberté » pour tenter d'aller « libérer » un défenseur des droits humains injustement emprisonné.


Saisie agricole. Les sans-terre du Brésil se sont réapproprié de nombreux acres de terrains dans le cadre de saisies paysannes menées de façon parfois très publique pour récupérer des propriétés terriennes laissées à l'abandon.


Prises de contrôle institutionnelles. Une association syndicale pourrait se servir du raid nonviolent pour annoncer qu'elle remplace l'administration incompétente d'une entreprise. Des citoyens et citoyennes pourraient prendre pacifiquement d'assaut (ce qui a déjà été fait, d'ailleurs), une assemblée législative ou un parlement national pour remplacer des régimes corrompus, antidémocratiques ou frauduleux.


La liste est longue. Votre imagination galope? C'est la transférabilité à l'œuvre.


— Philippe Duhamel, interTactica.org


Vous connaissez d'autres exemples, vous avez d'autres idées à partager? Vos commentaires sont les bienvenus.