Les yeux rivés sur la courageuse et inspirée dissidence qui défile dans les rues de Rangoon, je retiens mon souffle. Je prie que cette nouvelle vague de manifestations puisse enfin desserrer l'étreinte mortelle du régime militaire qui étouffe le peuple de la Birmanie (ou Myanmar) depuis tellement, tellement longtemps.
Je me sens rempli d'espoir par ces bonzes aux robes cramoisies prenant la tête des mobilisations, ces civils qui les protègent en formant une chaîne humaine, ces images qui s'échappent du pays sur les ondes des téléphones portables munis de caméra, la non-coopération religieuse frappant certains militaires.
Le pouvoir des actions créatives! L'innovation tactique est au cœur de la nouvelle mobilisation. L'audace redonne un élan, aide un mouvement à se redynamiser.
Ouvrir les verrous du renouveau
La Birmanie n'avait pas vu d'aussi imposantes mobilisations depuis 1988, année où un mouvement prometteur avait été écrasé dans le sang. Depuis, en près de deux décennies, la junte birmane et le mouvement pour la démocratie ont semblé murés dans un blocage.
D'un côté, une coterie de généraux paranoïaques. Imaginez : ils sont allés jusqu'à se donner une nouvelle capitale nationale avec plan d'urbanisme conçu pour prévenir tout trouble populaire, ville qu'ils ont relocalisée à des heures de tout centre urbain mobilisable, comme l'ancienne ville reine de Rangoon.
De l'autre côté, une opposition affaiblie, mais infatigable, symbolisée par la détention prolongée de la dirigeante de l'opposition Aung San Suu Kyi, emprisonnée pour l'essentiel des 17 dernières années. Depuis au moins aussi longtemps, les appels aux sanctions, aux boycottages et à l'isolement du régime du Myanmar restent le mantra des principaux porte-parole et organismes de l'opposition birmane, et de ses partisans.
Un virage tactique
La Free Burma Coalition a mené pendant plusieurs années une campagne pour forcer des multinationales comme Pepsi à se retirer de la Birmanie. M. Zar Ni, un des fondateurs de la Coalition, résume son choix difficile : «Nous avons officiellement mis fin à notre boycott en 2003, parce que nous nous sommes rendu compte qu'il fallait faire appel à une nouvelle combinaison de tactiques pour recadrer les enjeux et faire passer notre campagne à un nouveau stade. Nous avons compris qu'à moins de changer la façon dont on fait généralement le récit de la lutte en Birmanie, nous ne pourrions pas gagner.»
«Les boycottages recèlent un grand potentiel bénéfique, explique Zar Ni. Ils sont un peu comme l'artillerie lourde dans une campagne militaire : ils usent l'ennemi, mais le vrai travail se fait par la population sur le terrain, dans le pays lui-même.»
Et c'est peut-être là que des tactiques inspirantes doivent d'abord renaître, sur le sol ensanglanté, mais fertile de la Birmanie/du Myanmar opprimé, pour qu'une nouvelle vague d'activités internationales déferle. Savoir quand le temps est venu de changer de tactique pourrait être aussi important que savoir quelle tactique choisir au départ.
L'innovation tactique, source d'espoir
Fondateur du Centre pour les victimes de torture et instigateur du Projet sur les nouvelles tactiques, Doug Johnson a bien résumé les dangers de chouchouter un nombre trop restreint de tactiques et les bienfaits de cultiver son intelligence tactique :
- Trop s'en remettre à une seule tactique nous entraîne à l'appliquer dans de mauvaises circonstances et à rater de belles occasions d'élargir les cibles stratégiques; une plus grande flexibilité dans notre réflexion tactique permet de raffiner nos choix de cibles stratégiques.
- À trop souvent utiliser la même tactique, on aide l'adversaire à systématiser sa réplique et à mieux défendre sa position; la flexibilité tactique suscite la surprise et engendre des découvertes.
Bien que l'on puisse résister à changer nos tactiques, l'autre côté ne manquera pas, lui, de changer les siennes. Confronté à la réalité de l'oppression aux mains d'un régime assassin, quand l'opposant transforme et adapte ses tactiques plus rapidement que nous, le prix à payer peut être mortel.
C'est ainsi que la lutte à mener implique donc une course à l'innovation tactique. La bonne nouvelle, c'est qu'en vertu de notre diversité, de notre indomptable résilience et, j'ose le dire, de notre amour de la vie, nos mouvements pour la démocratie et la justice sociale ont de bonnes chances de s'avérer plus ingénieux et imaginatifs que des bureaucraties rigides et des hiérarchies militaires sclérosées.
Et là réside l'espoir, mon ami.
La bonne tactique au bon moment pourra inspirer des centaines de personnes à courir des risques époustouflants. En retour, des milliers seront alors encouragés à agir. Puis, des millions seront appelés à exprimer leur appui. Et à la fin, enfin, le monde entier se tournera et concentrera son regard, ses efforts, et son action nous rapprochera les uns des autres.
Du blocage à la victoire, sur la vague de l'Histoire, il est là, le pouvoir des nouvelles tactiques.
Dans l'impasse, songez à larguer vos vieilles tactiques. Qu'avons-nous à perdre? Tentez la nouveauté. Osons un virage tactique.
— Philippe Duhamel
Quels virages tactiques avez-vous dû opérer au fil des ans? Quels étaient les défis? Quels en ont été les bienfaits?
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Liens (en anglais seulement)
- Le texte “Shifting tactics”, page 67, du chapitre sur les tactiques de perturbation du manuel intitulé Resources for Practitioners du Projet sur les nouvelles tactiques.
- Pour une discussion des événements récents en Birmanie/au Myanmar, voir cette page.
- Partagez vos idées sur quel virage tactique nous pourrions opérer dans notre propre pays pour soutenir les manifestations et affaiblir la mainmise de la junte birmane. Entre-temps, voyez ce centre nerveux des manifestations d'appui aux bonzes birmans.



