
Photo tirée du Informative bulletin Quarterly of Peace des Brigades de paix internationales, Columbie, fév. 2007.
« Le véritable héroïsme est admirablement sobre et pas très spectaculaire. Ce n'est pas le désir de surpasser les autres à tout prix, mais plutôt celui de les servir, quoi qu'il nous en coûte. » — Arthur Ashe
L'un des bienfaits de continuer de militer après des décennies est que le temps donne aux choses une perspective interéssante. On voit comment des projets entrepris à partir de rien — sauf un rêve et de la ténacité — sont devenus grands, avec un impact énorme au fil des ans.
Laissez-moi vous parler d'une grande héroïne toute sobre que j'ai connue.
Montréal, milieu des années 1980. Barbara MacQuarrie travaillait comme coordonnatrice d'un groupe pour la paix et comme cuisinière bénévole dans un café anarchiste. Elle était plutôt insatisfaite. On voyait bien qu'elle brûlait d'en faire plus. Elle parlait de la nécessité d'agir sur les liens entre militarisation galopante, exploitation économique et violations des droits humains partout dans le monde.
« Je n'ai pas le droit d'en avoir plus que les autres, disait-elle. Et je crois que si quelqu'un connaît une répression violente et vit dans la pauvreté extrême, je devrais être capable d'assumer les mêmes conditions. Il me faut agir de manière conséquente, parce que quand j'essaie d'ignorer ce qui se passe, je ressens un intense conflit intérieur. »
C'est alors qu'elle a songé à se joindre à un projet fondé sur un concept entièrement nouveau : se rendre en Amérique centrale protéger des militantes et des militants en assurant une présence internationale dans des situations de répression intense. Quand mon amie Barbara est partie en 1985, ce truc d'accompagnement n'en était qu'à ses débuts. Une minuscule, mais intrépide opération au budget famélique. Elle est partie avec les Brigades de paix internationales, protéger les familles de disparus au Guatemala.
« Je faisais face à la possibilité de mourir et je ne savais pas trop comment composer avec ça, dit-elle, sinon que d'y aller et de voir comment ce serait. » Elle dira plus tard qu'elle avait trouvé plus facile d'être au Guatemala que de rester à Montréal à se poser la question. Elle a tiré son inspiration, son courage et sa résilience de gens qui n'avaient pas même le temps se demander s'ils allaient mourir ou être assassinés : les activistes, héroïnes et héros sans gloire, qu'elle escortait. C'est que l'héroïsme est transmissible.
Zap! Vingt ans plus tard.
Depuis un seul pays au milieu des années 1980, le projet des Brigades de paix internationales a essaimé. On compte désormais une poignée d'organisations mondiales qui utilisent l'accompagnement dans des zones de conflit aux quatre coins du globe. De manière tout aussi importante, un certain nombre de praticiens et de théoriciens de la tactique d'accompagnement ont maintenant développé un ensemble d'outils d'évaluation stratégique et des cours de formation qui aident la méthode à se répandre davantage, décuplant ainsi son efficacité à sauver des vies.
Et que j'ai donc de bonnes nouvelles pour vous!
Certains des meilleurs praticiens et théoriciens de la tactique d'accompagnement seront avec nous ici-même chez Nouvelles Tactiques tout au long de la semaine (du 23 au 29 janvier 2008).
Mais avant de vous y rendre (si vous lisez l'anglais, car j'ai bien peur que toutes ces ressources ne soient pas encore disponibles en français), je vous conseille de lire Side by Side: Protecting and encouraging threatened activists with unarmed international accompaniment, l'un des meilleurs carnets tactiques qu'il m'ait été donné de lire. Le moins qu'on puisse dire, vous y trouverez de quoi alimenter votre réflexion sur les dynamiques stratégiques entre expansion des forces sociales et répression.
L'auteur du carnet s'appelle Liam Mahony, un autre de mes héros personnels — et il peut devenir le vôtre aussi, je ne suis pas jaloux.
Liam sera avec nous toute la semaine. Il sera accompagné de vous (bien sûr), de David Grand et d'autres membres de la Nonviolent Peaceforce, ainsi que — vous aurez peine à le croire — toute l'équipe du Christian Peacemaker Team qui intervient sur le terrain en ce moment même en Colombie. Des nouvelles fraîches du front, ici même chez Nouvelles Tactiques.
Alors, prenez part à la conversation. Posez vos questions.
J'en ai moi-même quelques-unes :
- Comment l'accompagnement s'incarne-t-il différemment selon les pays où des projets se déroulent actuellement?
- Comment la pratique a-t-elle évolué au fil des ans? Comment la diversité des origines, les questions touchant l'identité sexuelle et les politiques sexuelles, les croyances religieuses et autres changent-elles la composition des équipes d'accompagnement? Quels sont les impacts sur la tactique?
- Comment compareriez-vous l'engagement nécessaire à l'accompagnement nonviolent par rapport à celui d'un soldat dans une armée régulière?
- L'intervention non armée pourrait-elle remplacer l'intervention armée? Si oui, comment?
- Comment entrevoyez-vous l'avenir de l'accompagnement?
— Philippe Duhamel, interTactica.org
(avec remerciements à Carl Cuneo, Peace Magazine)



