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Stratégies collectives et tactiques innovatrices pour la libération

Cinq raisons de promouvoir la lutte nonviolente dans les groupes de défense des droits
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Portrait de Philippe Duhamel
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Photo : TW Collins

MLK

Programme de suivi des droits humains. Documentation et production de rapports. Travail de défense. Pressions. Éducation. Plaintes officielles. Poursuites juridiques. Autant d'outils dont l'efficacité n'est plus à démontrer dans de nombreux pays. Sauf qu'ils ont évidemment leurs limites. Que faire quand les recours officiels s'épuisent, alors même que les droits continuent d'être violés et bafoués par des régimes ou des entités d'une grande brutalité?

Quand le mouvement pour les droits civils aux États-Unis a lancé le boycott des transports publics au milieu des années 1950 pour combattre la ségrégation, quand le mouvement du Pouvoir populaire aux Philippines a organisé des barrages humains dans ses efforts pour renverser la dictature de Marcos en 1986, quand le combat contre l'apartheid est passé à la non-coopération de masse et aux campagnes internationales de désinvestissement pour démanteler le régime raciste sud-africain, tous étaient aux prises avec des obstacles institutionnels majeurs, mis en place pour protéger des injustices et des violations érigées en système. Un changement fondamental, qu'il fallait opéré par un conflit mené en dehors des mécanismes officiels, était devenu nécessaire. Pour obtenir le respect des droits fondamentaux, il a fallu bâtir des mouvements autour de moyens audacieux, non institutionnels et extralégaux. Ces moyens font partie d'un large arsenal d'armes non mortelles, une technique d'action régie par son propre jeu de principes stratégiques : la lutte nonviolente.

Voici cinq bonnes raisons pour lesquelles tous les organismes de défense des droits humains devraient promouvoir les méthodes de la lutte civile nonviolente, comme complément du travail qu'ils effectuent déjà.

  1. Il faut parfois des moyens d'action en dehors du cadre institutionnel. Si la tâche de tout organisme de défense des droits est de voir au respect de l'ensemble des droits fondamentaux, il s'ensuit que d'autres moyens d'action doivent être offerts quand les voies officielles échouent systématiquement. Assurément, il ne suffit pas de sensibiliser les gens à leur droit aux droits humains, alors même qu'ils subissent leur violation. Les méthodes nonviolentes de protestation, de non-coopération et d'intervention offrent un dernier recours, quand les institutions s'avèrent incapables de garantir et de protéger les droits humains universels. Ainsi, quand les efforts semblent devoir s'engager hors des voies officielles, les organismes de défense des droits devraient pouvoir présenter la technique du combat nonviolent comme une option, la pièce manquante au chemin critique vers la sauvegarde et l'exercice des droits.
  2. Seule l'action nonviolente est conforme aux droits humains. L'insurrection violente conduit inévitablement à la violation des droits de la personne. Le viol, le meurtre, la torture sont toujours ses ingrédients, comme le prouvent les ombres à l'histoire des mouvements armés, que ce soit aux Philippines, en Afrique du Sud ou en République démocratique du Congo. À l'opposé, parce que l'action nonviolente répugne à la force qui blesse ou qui tue, elle le possède la capacité intrinsèque de respecter tous les droits humains fondamentaux. Bonne nouvelle : les méthodes nonviolentes — comme les boycotts, les grèves, les barrages et la désobéissance civile de masse — n'en sont de ce fait des « armes » aucunement affaiblies. L'action nonviolente est véritablement la continuation de la politique par d'autres moyens. La lutte nonviolente peut être source de perturbations, d'interruptions et de ruptures majeures dans les rouages de la société, et ainsi transformer radicalement les rapports de force. Gandhi employait souvent la métaphore militaire pour expliquer sa stratégie nonviolente visant à amener le peuple indien à retirer son consentement et son soutien à la domination britannique. Il savait que la voie qu'il proposait était à ce point vigoureuse et perturbatrice. La lutte nonviolente présente une alternative crédible et radicale aux méthodes meurtrières, et c'est pourquoi elle devrait être activement encouragée par les organismes de défense des droits de la personne quand les conflits sociaux s'engagent sur la voie d'une confrontation directe.
  3. La lutte nonviolente est fondamentalement plus démocratique. La plupart des guérillas et des milices armées s'appuient sur des groupes d'hommes jeunes et en santé, en raison des exigences physiques de la guerre, ainsi que de la technologie et le milieu qu'elle impose. La nécessité de recourir à des combattants spécialisés, définis en fonction de leur physique, de leur sexe et de leur âge devient rapidement élitiste. Par contre, les mouvements nonviolents peuvent recruter quant à eux aussi bien la grand-mère que l'enfant, le spécialiste que le novice, la personne athlétique que celle qui a un handicap, et ce, dans toutes les actions. La ligne de front n'est plus l'apanage d'un groupe d'élite. Parce que la résistance civile permet à tous et à toutes de jouer un rôle direct dans la lutte, elle offre un moyen de s'engager qui incarne l'élan civique vers la véritable participation, source de la liberté et de la démocratie. L'action nonviolente offre un excellent terreau à l'exercice plein et entier des droits fondamentaux de toute personne.
  4. La lutte nonviolente est plus efficace. On laisse souvent entendre que les moyens violents sont plus efficaces. Or, cette opinion conventionnelle a été démentie de façon empirique, avec la multiplication des cas de révolutions nonviolentes. Une étude récente (en anglais) a comparé de multiples luttes violentes et nonviolentes au cours du dernier siècle entre des acteurs étatiques et non étatiques. Elle a constaté que les grandes campagnes nonviolentes ont obtenu un taux de succès de 53 %, contre 26 % dans le cas des campagnes de résistance violente. L'étude a également observé que le changement obtenu par le biais d'une lutte nonviolente avait des effets plus importants et plus durables. La raison en est que les changements aux droits humains émanent d'une mobilisation plus importante, de pans plus larges de la société. Les organisations ainsi établies tendent à demeurer plus longtemps, donc à présenter un contrepoids à la concentration du pouvoir après le succès de la lutte.
  5. La lutte nonviolente permet de réduire l'étendue des atteintes aux droits résultant de la répression. Les moyens nonviolents tendent à réduire les niveaux de répression, sinon dans leur intensité, du moins dans leur durée, par rapport à la lutte armée ou violente. Est-ce à dire que les mouvements nonviolents pourront éviter la répression? Absolument pas. Une résistance nonviolente organisée et efficace sera la cible de ceux qui cherchent à garder le contrôle et à maintenir leurs privilèges. Mais quand on compare les méthodes de guerre aux méthodes nonviolentes, ces dernières n'offrent pas l'excuse ou une justification facile à la répression violente. Par conséquent, l'usage de la répression à l'encontre des activistes nonviolents se retournera plus souvent contre les décideurs, suscitant chez eux une perte de légitimité, au profit des mouvements activistes nonviolents. À mesure que le régime perd ses appuis, les taux de défection tendent à augmenter dans les rangs des forces armées et policières, qui deviendront de moins en moins fiables et pourront, à terme, refuser d'obéir aux ordres répressifs, accélérant d'autant la dynamique de changement.

Les droits humains sont le produit de l'histoire des luttes nonviolentes. L'abolition de l'esclavage, l'égalité des droits pour les femmes, l'élimination du racisme... aucune de ces quêtes n'est née le jour d'une première ébauche d'entente internationale. Des luttes citoyennes acharnées sont à l'origine de tous les droits que nous connaissons. La promotion des méthodes à la genèse des avancées majeures en matière de droits de la personne serait donc une extension naturelle au travail de toutes les organisations vouées à la défense des droits.

Les organismes de défense des droits peuvent ainsi promouvoir activement la lutte nonviolente comme moyen cohérent, générique et démocratique de garantir les droits fondamentaux universels. La communauté des droits humains s'étend maintenant aux quatre coins du globe et peut donc jouer un rôle de premier plan dans l'avancement des connaissances humaines associées aux alternatives offertes par l'action nonviolente. Notre réseau mondial peut en ce sens jouer un rôle capital. Il lui appartient d'éduquer largement aux moyens de concrétiser les droits de la personne, grâce au pouvoir populaire bâti à l'aide de méthodes nonviolentes actives. Il lui suffit dans un premier temps d'approfondir ses connaissances en la matière, puis de renforcer son intention de répandre la littéracie stratégique inhérente à la lutte nonviolente auprès des peuples du monde.

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Philippe Duhamel

interTactica — un carnet pour la libération

Pour explorer plus avant le concept de lutte nonviolente :

Livres

La Non-Violence, dans la collection Que sais-je?

Les travaux de Gene Sharp, dont ce livre en français.

Les travaux de Jean-Marie Muller, dont Stratégie de l'action non-violente et Principe de non-violence.

Sites Internet

IRNC- Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits

Document en français de l'Albert Einstein Institution

Films

Une force plus puissante, que l'on peut obtenir auprès de l'International Center on Nonviolent Conflict.

Le Gandhi de Richard Attenborough

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