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De victime à vainqueur, de douleur à compassion : les mots pour guérir
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Portrait de Philippe Duhamel
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compassionPhoto : mell242

On peut rompre le cycle de la violence. Cette semaine, nous faisons connaissance avec deux personnes qui animeront notre dialogue portant sur la réhabilitation des souvenirs (en anglais), deux personnalités porteuses d'espoir.

En 1990, le père Michael Lapsley était aumônier auprès de l'ANC (Congrès national africain) en exil. Il avait dû quitter son Afrique du Sud natale quelque quatorze années plus tôt, dans la foulée du massacre de Soweto, en raison de ses activités d'opposition à l'encontre du système de l'apartheid.

Mais un vent d'espoir soufflait désormais sur l'Afrique du Sud. Nelson Mandela venait d'être enfin libéré de prison. Peu après, le père Lapsley recevait un petit colis de magazines religieux, dont il ne pouvait se douter qu'il provenait d'agents secrets sud-africains. Au moment d'ouvrir le premier périodique, le colis piégé hautement perfectionné a pulvérisé ses mains, brisé toutes les fenêtres, fracassé ses tympans, détruit l'un de ses yeux et éventré le plancher.

Quand il parle du tournant que sa vie a pris ce jour-là, le père Lapsley aime citer l'un des grands dirigeants de son pays, le chef Albert Lutuli, qui avait dit : « quand on se perçoit comme victimes des autres, on devient un jour leur agresseur ».

Au cours des longs mois de réadaptation qui ont suivi l'attentat, le père Lapsley a dû affronter un traumatisme psychologique aussi profond que ses blessures physiques. « Relativement peu de temps après la bombe, je me suis rendu compte que si la haine et le désir de vengeance me remplissaient, je demeurerais toujours une victime. Quand on nous fait subir quelque chose, on devient victime. Si y on survit physiquement, on devient survivant. Malheureusement, beaucoup de gens en restent là. »

Il explique qu'on peut voir ce processus de revictimisation à l'œuvre tant dans la sphère privée, à l'intérieur des nations, que dans les conflits internationaux. « Pas besoin de regarder très loin, dit-il, pour trouver des exemples dramatiques. Les gens s'autorisent des gestes épouvantables au nom de ce qu'on leur a fait. Bien entendu, le statut de victime est l'objet d'une vive concurrence. »

Après avoir mis deux ans à se remettre et à guérir, dit-il, « j'ai poussé plus loin, passant du statut de victime à celui de survivant, puis à celui de vainqueur. » Il ajoute : « Devenir vainqueur c'est passer d'un objet de l'histoire à celui de sujet. Ça ne veut pas dire que je ne vais pas porter toute ma vie le deuil de ce que j'ai perdu; je porte après tout mon défigurement de manière permanente. Il n'en demeure pas moins que j'estime être sorti gagnant de cette expérience. Je réalise aujourd'hui que sans mains, je peux être un prêtre encore davantage qu'avec mes deux mains. »

Une nouvelle mission l'a bientôt habité. À son retour en Afrique du Sud, en 1992, il a trouvé un pays peuplé de survivants, résultat des décennies de victimisation et de violences organisées. Tandis que Mgr. Desmond Tutu lançait la démarche qui allait devenir la Commission vérité et réconciliation, le père Lapsley concevait l'idée d'offrir des ateliers appelés « guérir nos mémoires », où il serait possible de partager ses expériences dans un climat intime, favorisant le mieux-être.

Se faire témoin de la douleur pour mieux trouver l'espoir

Kaethe Weingarten partage avec le père Lapsley ce don particulier de lier sa vie personnelle à sa vaste expérience en pratique clinique et en thérapie familiale pour ficeler des récits poignants où se mêlent les rôles de témoin et celui de guérisseur. La collection de ses textes et de ses livres ferait une étagère de bonne dimension, tandis que l'itinéraire de ses voyages trace plusieurs boucles autour de notre boule bleue.

« Les thèmes de ma vie professionnelle, explique-t-elle, ont été les thèmes de ma vie personnelle : le silence, la parole, le rôle de témoin, l'espoir. Pour l'essentiel, j'ai abordé ces thématiques dans des domaines associés aux traumatismes, aux maladies et à la mort. Toutefois, en discutant de ces questions avec d'autres personnes, dans des contextes différents, j'ai vu que les leçons que j'avais tirées leur étaient également utiles. »

Dans un texte intitulé "Compassionate Witnessing and the Transformation of Societal Violence: How Individuals Can Make a Difference", Kaethe Weingarten parle de son travail au Kosovo et Serbie. Elle se penche sur les manières dont l'humiliation collective qu'un peuple associe à son « traumatisme choisi », lequel remonte parfois aussi loin que six siècles dans le passé, peut éveiller des instincts incroyablement vengeurs au sein des nouvelles générations. Elle explore les moyens de partager et de surmonter la transmission intergénérationnelle de telles lésions.

Elle écrit : « Comme témoins en marge du conflit, il peut nous sembler que les parties belligérantes participent d'une oscillation victime-agresseur, de sorte que la victimisation justifie l'agression, qui en retour donne lieu à des activités faisant d'anciennes victimes, de nouveaux agresseurs. Comment freiner ce mouvement d'oscillation et interrompre le cycle de la violence? Comment les individus peuvent-ils intervenir dans le processus et influencer positivement l'héritage du traumatisme choisi?»

Sa réponse est que chacun et chacune d'entre nous, à son niveau individuel et collectif, peut entreprendre une démarche qu'elle appelle celle du Témoin compatissant : « Notre tâche, comme personnes attentionnées envers les autres, est d'accueillir le deuil et la douleur, d'humaniser l'ennemi, de se porter témoin de la souffrance individuelle et collective avec toute la compassion et la sincérité dont nous sommes capables. »

« Nous devrions aimer notre prochain comme nous-mêmes, rappelle le père Lapsley. Mais qu'arrive-t-il quand on ne s'aime pas soi-même? Quel espoir y a-t-il d'aimer "l'autre" si notre expérience de la vie nous prive du sentiment de notre propre valeur? » La tâche qui consiste à prêter une oreille pleine de compassion n'est pas sans risques, dont celui de sombrer soi-même dans la détresse psychologique n'est pas le moindre.

Ce sont là de véritables dangers. C'est ce qui explique pourquoi tant de gens semblent se refermer et se détourner devant la souffrance des autres. « Mais il vaut mieux commencer, presse Kaethe Weingarten. Vaut mieux essayer que de renoncer. »

« L'espoir, écrit-elle, est un geste posé avec les autres. »

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Philippe Duhamel

interTactica — a liberation blog

Le père Michael Lapsley et Kaethe Weingarten sont deux des personnes ressources exceptionnelles qui participent du 25 au 31 mars 2009 à notre dialogue sur le thème de la réhabilitation des souvenirs : comment panser les plaies de l'Histoire (en anglais). On y explore sous différents angles les séquelles et les façons de guérir des traumatismes laissés par notre passé individuel et collectif, les outils et les ressources disponibles, ainsi que le potentiel offert par la justice réparatrice et la réconciliation transformationnelle.


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