La résistance civile carbure au pouvoir populaire : influencer les transferts de loyauté
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La résistance civile carbure au pouvoir populaire : influencer les transferts de loyauté
Apprenez à cibler les groupes déterminants pour l'issue de votre lutte

Barometre social

Les adversaires puissants semblent tout avoir : l'argent, la loi, les fusils, les moyens, l'armée, les policiers, les institutions et les prisons. Comment de simples citoyens, sans grandes ressources et sans armes, peuvent-ils réussir devant des adversaires armés jusqu'aux dents? « Regardez, dites-vous, nous ne sommes pas de taille! »

Quand on voit le conflit comme une joute à deux, un combat de boxe, le désespoir nous guette. En effet, au corps à corps avec l'adversaire, nos chances de succès semblent bien minces.

Le cœur et les esprits

Voici la bonne nouvelle. L'arène du conflit social présente toujours plusieurs acteurs, chacun disposant de son propre fan-club et de ses accessoiristes, qui se donnent la réplique devant l'œil attentif d'une foule de spectateurs passifs et de nombreuses parties intéressées. Tous ont un point de vue unique sur le conflit, déformé par la lentille des motivations et aspirations.

Et si on amenait ces groupes à modifier leur perspective, leurs sentiments, leur loyauté, leurs rôles? La scène prendrait alors un tout autre tour.

L'exercice stratégique est cet art qui consiste à rédiger son propre scénario, à déployer différents moyens d'influencer les acteurs, les partisans et les spectateurs pour changer leur rôle, de part et d'autre du conflit. Élargissant ainsi notre regard sur l'affrontement public, nous trouvons de nouveaux segments de la société à faire intervenir, à persuader ou à neutraliser.

Pour explorer ce cadre stratégique, imaginons un cadran ou un baromètre. Plaçons d'un côté les protagonistes, les militants, c'est-à-dire « nous ». De l'autre, plaçons les antagonistes, c'est-à-dire « eux », les adversaires. Entre les deux, voyons le spectre dynamique des opinions et des différents niveaux d'appuis. Il s'agit ici de situer les groupes de la société, par rapport aux axes du conflit.

Trois tâches d'organisation

Ayant en tête la position de secteurs précis de la société face à un enjeu, notre tâche de stratège pour l'organisation de la lutte nonviolente comporte trois grands volets :

  1. Élargir et renforcer notre base. À partir de notre extrémité du spectre, l'objectif consiste à renforcer l'équipe des organisateurs et organisatrices et à étendre la base que nous pouvons mobiliser. Il s'agit de hausser à la fois la qualité de l'engagement et le nombre de nos sympathisants. Notre cohésion interne sera resserrée par un travail de campagne bien ciblé sur l'atteinte d'objectifs intelligents, « SMART » — Spécifiques, Mesurables, Atteignables, Réalistes et fixés dans le Temps. Si nous pouvons transformer des sympathisants passifs en militants actifs, ce sera une avancée certaine. La lutte nonviolente, parce qu'elle est plus ouverte, contribue davantage à l'élargissement de la base. Contrairement aux batailles de rue et à la guérilla principalement réservées aux jeunes hommes en santé, des actions nonviolentes intrépides et inspirées permettront aussi aux femmes, aux personnes âgées, à celles avec un handicap, voire aux enfants de participer. Les mobilisations populaires nonviolentes sont accessibles à tous et à toutes, pas qu'à une élite.
  2. Gagner la sympathie du public et des parties non engagées. La région centrale du baromètre est l'endroit où se retrouve souvent une majorité de la population, du moins au départ. C'est aussi là que peuvent survenir les déplacements les plus importants. C'est pourquoi il peut être payant de cibler les « neutres », celles et ceux qui n'ont pas encore pris parti. Ce segment présente la plus grande fluidité. Il s'agit d'un gain important si nous pouvons faire passer un groupe d'abord un peu hostile à une position de neutralité. Gagner la sympathie des secteurs encore non engagés de la société est souvent la clé du succès. Les avantages de l'action nonviolente sont évidents à ce chapitre. L'action nonviolente est mieux en mesure que l'action violente de gagner l'appui des secteurs neutres de la société. Ceux qui emploient des moyens explicitement nonviolents prêtent mois le flanc aux accusations de terrorisme ou de barbarie, et si l'adversaire tente la manœuvre, elle risque d'échouer. Et comme la répression violente à l'endroit d'activistes nonviolents sera plus souvent perçue comme injustifiée, les gens se sentiront interpellés, plus poussés à intervenir contre des attaques injustes.
  3. Tirer à soi, diviser ou neutraliser les groupes qui soutiennent l'opposant. Une troisième tâche stratégique pour l'organisateur nonviolent consiste à affaiblir les piliers qui tiennent la structure du pouvoir en place, comme les forces policières, l'armée, l'élite du milieu des affaires, les médias de masse, etc. On peut pour cela utiliser de façon délibérée des tactiques visant à créer un clivage entre les partisans mous de l'adversaire et ses éléments plus extrêmes, son « noyau dur ». Des actions qui font appel aux valeurs fondamentales que partagent ces secteurs hostiles peuvent créer des dilemmes insolubles pour les autorités. L'avantage de l'action nonviolente est qu'elle parvient à provoquer des divisions importantes, des dissensions et des défections dans les rangs des partisans clés de l'adversaire. Si le mouvement demeure nonviolent, il brisera éventuellement le consensus d'élite sur le recours à la répression violente comme meilleur moyen de mater la résistance. Une scission se fera jour entre ceux qui poussent pour la répression violente (les « faucons ») et ceux qui favorisent la récupération, la réforme, un autre échéancier ou des mesures plus conciliantes (les « colombes »). De plus, parce que l'action nonviolente ne les menace pas physiquement, les effectifs de l'armée et de la police seront plus facilement divisés. Un jour, certains pourraient commencer à détourner les ordres de sévir. Les défections, le refus du service et l'objection de conscience deviendront plus fréquents.

Il suffit d'un déplacement

Autre bonne nouvelle : Déplacer ne serait-ce qu'un seul segment, d'une simple section peut permettre de gagner. Aussi certainement qu'il suffit d'un petit poids pour incliner le fléau de la balance, il suffit parfois d'un seul groupe attiré vers soi. Bien entendu, pour des changements majeurs, il faudra influencer des groupes plus lourds. Il reste que pour gagner, il n'est pas nécessaire de rallier tout le monde. Il n'est pas non plus nécessaire d'émouvoir les plus coriaces. La tâche semble soudain plus facile, non?

Prévoir la polarisation

Dans un conflit majeur, il arrive qu'une fois nos forces vives activées et mobilisées, l'autre partie du spectre se mette elle aussi à réagir. On voit alors les segments les plus près de l'adversaire se resserrer vers lui en s'éloignant de nous. C'est ce qu'on appelle une polarisation.

Il ne devient pas pour autant impossible de gagner. Si le poids du segment qui se déplace dans notre direction est suffisant, on peut quand même atteindre nos objectifs. En définitive, il n'est pas essentiel que la partie adverse du spectre s'approche de nous, bien que la victoire en soit nul doute accélérée.

Un rôle pour tout le monde

Quand vient le temps de choisir les actions à entreprendre, il vaut la peine d'examiner nos choix de méthodes à la lumière des réactions qu'elles susciteront aussi bien dans le camp de nos sympathisants, que dans celui des neutres et des adversaires. Notre choix de tactiques exercera une influence différente selon chacun des segments.

Par exemple, les tactiques choisies pour mobiliser notre base militante attireront-elles aussi les parties non engagées? Supposons que nos alliés les plus proches adorent les actions directes très combatives visant l'adversaire. La question se pose alors : comment notre prochaine action réussira-t-elle à convaincre des groupes plus neutres à se joindre à nous? Les répercussions éventuelles fortifieront-elles notre base, ou risquent-elles de l'affaiblir? Les choix tactiques doivent s'opérer en fonction de savoir si elles attirent ou non les groupes qu'il nous faut influencer dans la société.

Stratégie et optimisme

Nos campagnes ont de meilleures chances de réussir quand on fait appel à un large éventail de tactiques de mobilisation. Différents types d'action attireront différents types de personnes au sein du baromètre. Ce n'est pas tout le monde qui acceptera d'appeler un politicien, par exemple, ou de risquer l'arrestation. L'exercice stratégique sert donc à identifier des moyens de mettre à contribution différents types de personnes, selon les gestes qu'elles sont disposées à poser.

Armés d'une meilleure connaissance du terrain et d'une bonne stratégie, un nouvel optimisme animera nos tâches de mobilisation. Et l'optimisme est contagieux. Il attire les gens.


Exercice de stratégie avec le baromètre social

Exercices de groupe

fiche


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Philippe Duhamel
interTactica — un carnet pour la libération

C'était là la septième partie de notre série « Pourquoi la lutte nonviolente », un projet de vulgarisation des concepts essentiels de la résistance civile. Nous invitons vos commentaires dans le but d'améliorer ces ébauches. Le document final sera publié en format tabloïd, publié dans différentes langues. Vous pouvez également télécharger le texte d'aujourd'hui en fiche à distribuer (pdf).

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