Du film "We were warriors".
Des Blancs cherchent à provoquer la clientèle métissée assise au comptoir — des jeunes, surtout des Noirs mais aussi quelques Blancs, qui ont eu l'audace d'occuper les bancs. « Sa peau est tellement noire qu'on voit plus rien ici. »« Maudits nègres sales, personne peut s'asseoir. » Les manifestantes et manifestants gardent une dignité inébranlable, malgré la violence des insultes qu'on leur souffle à la nuque. Frustrés, les hommes commencent à pousser et bousculer. Toujours aucune riposte des sièges pivotants. Puis vient l'attaque en force : fulminant leurs invectives, les hommes lancent qui un lait frappé au visage, qui une cigarette allumée. Ils empoignent et rouent de coups. Les lentilles captent tout. Le monde entier regarde, sidéré.
Tiré de la fameuse série Une force plus puissante, l'épisode s'intitule « Nous étions guerriers ». Il raconte l'histoire des sit-ins de Nashville qui, en 1960, ont lancé une nouvelle vague de campagnes pour la libération des Noirs aux États-Unis, connu comme le mouvement pour les droits civiques. J'ai vu ce film plusieurs fois, un documentaire que j'utilise régulièrement lors de formations à l'action nonviolente. Sauf que cette fois, l'émotion était plus intense que jamais. Cette fois, je n'ai pu retenir les larmes.
Avec une trentaine de partipants internationaux, dont la directrice du projet Nouvelles Tactiques Nancy Pearson, j'ai participé à l'Institut d'été Fletcher pour l'étude avancée du conflit nonviolent, une semaine complète de présentations et de séminaires sur les concept fondamentaux et les plus récents développements dans le domain des luttes non armées. En quoi le visionnement de « Nous étions guerriers » était-il différent cette fois? En attendant le démarrage du projecteur, j'ai reconnu dans la salle le principal formateur et stratège des sit-ins de Nashville, le révérend James Lawson.
Le jeune homme du documentaire est devenu un aîné respectable. Il a pris la parole après le visionnement. J'en ai encore des frissons dans le dos. L'énergie vivante de l'Histoire électrifiait la salle.
Comme pour déboulonner une fois pour toute l'idée fausse que les sit-ins avaient éclaté spontanément, le révérend Lawson nous a parlé des longues soirées de débats stratégiques, les mois d'enquête, de planification et de formation qui ont permis de mener de manière si délibérée les actions publiques et les campagnes de boycott qui ont fini par arracher partout sur le territoire des États-Unis les odieux écriteaux « Blancs » et « Personnes de couleur seulement ». Il a également parlé de l'espoir et de la persévérance qu'il faut cultiver, de la nécessité de prendre soin de soi comme leaders et participants aux luttes de longue durée. Il a terminé sur le pouvoir aussi tangible qu'extraordinaire de la stratégie nonviolente de remodeler les rapports sociaux sur le principe du respect.
L'une des personnes ressources au dialogue mensuel de Nouvelles Tactiques sur l'utilisation du vidéo comme moyen de défense des droits est la vidéaste documentariste indépendante Alexandra Halkin, qui participe elle aussi à l'Institut d'été Fletcher. Elle est directrice et fondatrice du Chiapas Media Project/ Promedios de Comunicación Comunitaria. J'ai eu l'occasion de m'entretenir avec elle.
Alexandra connaît la force de la colère comme moteur d'action devant l'injustice. En 25 ans de métier, elle a été témoin d'une évolution phénoménale du travail de vidéaste au fil des changements technologiques. Les lourdes caméras qui écrasaient jadis l'épaule, en tout temps attachées aux magnétoscopes à bobines maintenus à plat, ont cédé la place aux caméras haute-définition que l'on porte aujourd'hui d'une seule main, comme un gant.
Alexandra Halkin a passé l'essentiel des dix dernières années à partager ses connaissances de la production vidéo avec les hommes et les femmes des communautés autochtones des états mexicains du Chiapas et de Guerrero : comment manipuler l'équipement, comment raconter et peaufiner une histoire, comment manœuvrer les détails de production jusqu'à la présentation.
Outre son rôle évident de documentation et de sensibilisation, la caméra peut aussi servir en propre d'instrument de protection des droits humains en zone de conflits intenses. « Le simple geste de filmer suffit parfois à réduire de façon significative l'intensité de la répression, dit-elle. Les documents vidéos ont servi à plus d'une reprises à remporter des causes devant les tribunaux, pour forcer certaines restitutions, par exemple. »
« Nous pointons des caméras vers eux. Ils pointent des caméras vers nous », lance-t-elle de l'éclat de rire caustique des vétérans qui ont vu de trop près l'action. « C'est le combat des caméras. Il s'agit d'apprendre à tirer les bonnes images, sans se faire soit même tirer... »
Au moment où la culture de masse du "tittytainment" cherche à conquérir jusqu'aux derniers confins de la planète, l'autoreprésentation des populations marginalisées — avec enfin les moyens de porter à l'écran leur propre parole, leur propre peau, leur propre vie — devient un geste révolutionnaire.
Tandis qu'elle échange avec nous après un autre visionnement, celui-là de séquences dramatiques tournées au Mexique, je me rappelle combien les deux méthodes — la présentation vidéo et la parole publique — se complètent si bien et rendent toutes deux plus fascinantes. Quel chance de voir de grands documentaires vidéos prendre vie à l'aide de témoignages vivants et sentis des personnes clés, celles et ceux qui ont vécu le drame de tactiques vouées à l'échec et la jubilation des stratégies gagnantes.
Philippe Duhamel, interTactica.org
De quelles autres façons la création de vidéos contribue-t-elle à la lutte mondiale pour les droits humains? Visitez le dialogue (en anglais) sur le rôle de la vidéo dans la défense des droits, avec Alexandra Halkin et plusieurs autres personnes ressources d'expérience.


