Pour un théâtre de pain et de libération : entrevue avec Janelle Treibitz
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JanellePhoto: Philippe Duhamel

Janelle Treibitz est une fière « puppetista », organisatrice et serveuse qui aime également perfectionner ses compétences de formatrice. Dans le cadre de cette entrevue, elle partage sa passion pour la marionnette, le pain santé et la libération.

Q. Dites-moi, Janelle Treibitz, comment êtes-vous venue aux marionnettes?

J. T. : J'ai toujours été sensible aux questions de justice sociale et aux gens. Je dirais que ça me vient en partie du judaïsme et de la façon dont j'ai grandi en tant que Juive, de ma synagogue et de mes parents qui m'ont enseigné à me poser des questions et à me faire ma propre opinion.

Je suis venue au théâtre par accident. Mon amie, à l'école secondaire, m'avait demandé de me joindre au club de théâtre avec elle. Elle n'est pas restée longtemps, mais moi j'y ai trouvé une passion.

Bien que j'aimais beaucoup le théâtre, je n'arrivais pas à voir comment cela pouvait répondre à mon désir de changer la société. Ça me troublait. Je me suis donc intéressée au théâtre à vocation politique. J'avais l'oeil sur le théâtre de l'opprimé. Je suis allée à l'école de théâtre, orientation production, mais j'ai découvert que ce n'était pas mon fort.

C'est alors que j'ai découvert l'organisation. J'ai suivi un cours en organisation communautaire. J'ai découvert — mon Dieu! — qu'on pouvait vraiment remporter des victoires! Il y avait donc moyen de découper les choses de façon stratégique et monter des campagnes!? Comme militante, je réfléchissais aux moyens d'éradiquer les problèmes en s'attaquant à leurs racines, mais je n'avais encore jamais compris que ce travail impliquait différentes étapes pour atteindre le but.

J'ai donc commencé militer contre la guerre, surtout par du théâtre de rue. La culture de ce mouvement contre la guerre en Irak était du style « Non! Non! Non! Il faut que ça arrête. C'est terrible. On ne veut pas ça! On ne veut pas ça! » Et quand on a compris que nous n'allions pas obtenir ce que nous voulions, toutes les personnes autour de moi sont tombées, vidées... Badaboum! Tout le monde était brûlé après avoir dépensé tant d'énergie.

C'est à cette époque que je suis allée voir un spectacle de Bread & Puppet. C'était incroyable. J'avais passé tout ce temps à dire : on ne veut pas ça, on ne veut pas ça. Et voici Bread & Puppet, à se tordre de rire devant la situation. Il y avait ce gars au hall d'entrée, habillé en professeur qui nous enseignait la différence entre les « Terroristes » et les « Horreuristes ». Les Terroristes le font pour l'idéologie. Les Horreuristes le font pour l'argent. Ce sont les gens d'affaires, les politiciens qui se lancent dans la guerre. On allait droit au nœud du problème. Et en plus, on était mortes de rire.

À la fin du spectacle, il y avait cette marionnette géante qui arrivait, mue par des poulies, tellement elle était énorme. À la fin, la marionnette s'étendait de tout son long. Puis elle respirait... Inspiration... expiration... Inspiration... expiration...

J'étais en larmes. J'avais dépensé tant d'énergie dans la colère, la haine, la rage! Et me voilà soudain, à rire, puis à pleurer. Ce géant qui respire avant la tombée du rideau, on sentait une telle affirmation de la vie. Et c'est là que je me suis dit : moi je veux apprendre à faire ça. Je veux savoir comment faire rire les gens devant les problèmes. Je veux pouvoir affirmer la vie. La rage est importante, parfois utile, mais je ne veux pas qu'elle soit l'émotion qui gouverne tout le travail que je fais.

Je suis donc allée chez Bread & Puppet, non pas avec l'intention de devenir marionnettiste, mais simplement parce que je voulais savoir comment ils faisaient ça. J'ai accroché.

Q. D'où vient le terme « puppettista »?

J.T.: Les puppetistas représentent une nouvelle génération de marionnettistes. Le terme lui-même vient du Brésil et implique l'utilisation de marionnettes en ayant à l'esprit une fin politique. Les spectacles ne doivent pas nécessairement être politiques, mais la fabrication des marionnettes est un geste politique. La façon de les fabriquer respecte nos valeurs. Les puppetistas utilisent généralement des déchets. Par l'utilisation des déchets, on évide de consommer des tas de choses, on évite les matériaux toxiques. On est sensible également à l'utilisation de matériaux issus de l'endroit où l'on se trouve. Bread & Puppet, par exemple, a emprunté certaines choses des puppetistas. L'utilisation dans les marionnettes des tubes pneumatiques de vélo vient des puppetistas. Il y a beaucoup d'échanges avec les vieilles traditions de marionnettistes radicaux.

Q. À quand remonte la tradition des marionnettes comme instrument de sensibilisation politique?

La tradition des marionnettistes politiques remonte très loin. Aux États-Unis, j'ai vu des images de parades syndicales datant des années 1900, avec des chars allégoriques qui avaient l'air faits en papier mâché, représentant par exemple un patron géant.

Dans les années 1960, Bread & Puppet a révolutionné la façon d'utiliser les marionnettes dans les manifestations. Ils faisaient déjà dans Harlem du théâtre de rue faisant usage de marionnettes quand Grace Paly, une amie de Bread & Puppet récemment décédée, est allée voir ses amis pour leur dire : « Hé! Pourquoi ne viendriez-vous pas à la prochaine manif avec un tas de marionnettes? » Et c'est ce qu'ils ont fait. C'était la première fois que des marionnettes étaient utilisées comme ça au sein du mouvement.

C'est ainsi qu'est née une culture où de grandes marionnettes accompagnent les marches publiques, de façon à ajouter une symbolique puissante aux grands enjeux sociaux. Mais la tradition comme telle est issue d'un tas de cultures différentes, d'autres endroits aussi, dont l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud, où des parades se tiennent au moins une fois l'an. Même durant les périodes où sévissait la plus intense répression, de telles activités n'ont jamais pu être interdites. Même en période de grande oppression, on tenait des parades carnavalesques où l'on se déguisait en politiciens et en gens de pouvoir, dans le but de s'en moquer.

On peut vraiment faire beaucoup de choses en toute impunité grâce à la marionnette. Bread & Puppet a fait des tas de choses incroyables. Des établissements scolaires très sérieux envoient par exemple leurs élèves s'associer à cette organisation radicale de gauche qu'est Bread & Puppet. Les enfants apprennent à marcher sur des échasses. Ils apprennent à raconter des Conta Storias, une forme ancienne de conte avec des images et une narration. Ils apprennent à faire quelques masques et à utiliser le papier mâché. Tordant!

Alors, c'est incroyable, on est invité à se rendre dans ces petites villes hyperconservatrices où presque tout le monde est en faveur de la guerre — pour la guerre en Iraq. On débarque avec ces femmes iraqiennes, ces masques, en fait, de femmes iraqiennes avec des cadavres dans les bras, déambulant au rythme endeuillé d'un simple gong, et ça dans la parade du 4 juillet!

C'est le genre de chose qu'on arrive à faire. Et puis on se demande : « Mais comment CELA est-il possible? » Incroyable.

J'ai un ami au Nigeria qui fait différentes sortes de pièces de théâtre. Il dit que quand s'abat une répression impitoyable, les artistes sont les derniers à être ciblés. Ils sont capables de produire un théâtre qui parle des vrais enjeux bien plus longtemps que ceux qui écrivent dans les journaux ou qui en parlent ouvertement. Ils peuvent mener une action engagée bien plus longtemps que tous les autres.

Q. Comment donc les marionnettes et le théâtre jouissent-ils d'une telle liberté?

Peut-être parce que le théâtre et les marionnettes ne sont pas pris au sérieux. Les marionnettes ont plutôt l'air inoffensives. C'est comme : « les marionnettes? ah oui, ah oui ». Dans le cas des parades « patriotiques » dans les villages conservateurs, on invite les marionnettes et leur message antiguerre parce que sans elles, la parade serait sans vie.

L'élément contestataire passe tout simplement inaperçu. Les gens ont l'habitude de regarder ailleurs. C'est comme un registre complètement différent. Ce n'est pas l'endroit où les gens posent les yeux en premier. Ou peut-être est-ce parce qu'ils ne croient pas que ça a un impact.

Même les milieux militants ne nous prennent pas au sérieux. Disons que vous avez une série d'interventions lors d'une grande manifestation, avec une suite de porte-parole et de musiciens, ainsi que des gens qui font du spectacle ou de genre de chose. Devine ce qui arrive quand le temps vient à manquer? Les premières personnes qu'on coupe, ce sont les artistes et les musiciens. Ça arrive très souvent. Ils vont couper les artistes et mettre plus de discours à la place. Cherchez l'erreur! Et passons sur le fait que l'artiste a souvent passé beaucoup plus de temps à préparer son intervention que la plupart des orateurs.

Les artistes ne sont pas plus respectés au sein de nos mouvements. Même nos propres gens ne nous prennent pas au sérieux. C'est comme, « ouais ouais, on va mettre un peu de crémage sur le gâteau ». On ne le dit pas comme ça, mais c'est l'attitude.

Q. Comment peut-on donc utiliser au mieux le pouvoir de l'art et du théâtre?

Même moi, quand je suis en plein travail d'organisation, j'oublie d'intégrer l'art jusqu'à la toute fin. Au départ, je me dis voilà, on a un but, on a une stratégie... Nous n'avons toujours pas assimilé l'idée que la culture est importante pour nos mouvements. Non seulement importante : vitale. Et je pense qu'elle est là la différence. La culture est un besoin. Elle est essentielle. C'est le seul moyen d'avancer.

J'ai beaucoup réfléchi aux façons dont la culture peut servir de moyen de répression. C'est la forme la plus dynamique et peut-être le plus efficace de répression qui soit. Parce que tout le monde l'assimile de façon si phénoménale... ces films et comment ils présentent les choses... La culture communique des valeurs. Elle communique tant de choses que nous assimilons.

Je n'ai toujours pas réglé ce que je pense de l'amour, parce que j'ai grandi avec toutes ces comédies romantiques, tu sais? Des choses qui sont si ancrées : les publicités sur la beauté, les modèles... tant de choses nous sont communiquées. C'est ainsi qu'on voit le monde. C'est ainsi qu'on communique notre univers.

Donc si la culture peut servir l'oppression, on ne peut pas en faire abstraction. Il nous faut créer notre propre culture comme instrument de libération, de manière à pouvoir lutter contre l'autre. Si nous n'avons pas une culture qui puisse contrer l'oppression, nous échouerons lamentablement.

On ne peut pas fonder ce travail seulement sur l'intellectualisation. On ne peut pas. Il faut faire intervenir d'autres registres, parce qu'une impression ne vit pas que dans la tête. Elle vit partout en vous. Elle vit dans votre cœur. Elle vit dans votre corps. Et pourtant, on la traite comme si elle ne vivait que dans la tête.

Je vois donc cette dichotomie. Il y a d'un côté ces gens qui font de l'organisation. De l'autre, des gens qui font des choses comme des marionnettes, sans que ce soit suffisamment en lien avec des campagnes qui font véritablement de l'organisation. Si vous n'offrez que de la politique, ça ne marchera pas. Si vous n'offrez que de l'art, ça ne marchera pas. D'entières sous-cultures — comme les sous-cultures anarchiste, punk — réunissent des gens formidables qui arrivent vraiment à transformer les autres. Mais si ça ne s'accompagne pas de réflexion stratégique et d'organisation, ça ne marchera pas non plus. Pour l'emporter, il nous faut un véritable amalgame de toutes ces choses.

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Philippe Duhamel

interTactica — billets pour la libération

Aveu officiel : Je suis depuis longtemps un fan de Bread & Puppet, surtout depuis que mon fils Colin, 19 ans, est allé faire avec la troupe un apprentissage l'été dernier. De quoi a l'air leur travail? Allez voir ce petit film de ma fabrication. Mon fils est là. Janelle également, elle fait notamment partie du groupe qui fait du chant polyphonique de Géorgie.

Retrouvez Janelle et ces autres extraordinaires gens de théâtre qui dialogueront pendant toute une semaine sur le thème de l'utilisation du théâtre pour l'avancement des droits humains et des causes sociales.