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Avez-vous l'impression que nous sommes en train de saccager la Terre plus vite que nous n'arriverons à la sauver? Partagez-vous le désespoir de voir notre dépendance aux Big Bagnoles et Grosses Pétrolières entraîner notre civilisation à sa perte plus rapidement encore que ne fondent les glaces du Groenland — avec guerres, nourriture contre éthanol et autres bourbiers bitumineux à l'avenant?
Les intérêts pétroliers, miniers et marchands sont entrés en collision frontale avec les cultures locales rattachées à la terre, dans un conflit si vaste, le globe en est maintenant le champ de bataille. Les solutions fondées sur une conduite morale, des valeurs humaines, le respect de la nature et le simple bon sens semblent plus inaccessibles que jamais.
Pour résumer : une lutte entre deux mondes est engagée. Il s'agit d'un affrontement mondial : la Terre et les êtres vivants d'un côté, le Cash de l'autre.
En désespoir de cause, voyons comment fonctionne le levier :
- On trouve un bon point d'appui (aussi appelé le pivot);
- On trouve un bon levier (une barre assez longue);
- On localise le meilleur point de pression (là où appuyer un bout du levier)
- On s'active en diable à l'autre extrémité
- Et c'est comme ça qu'on déplace le monde (merci Archimède!)
Comme le monde de la finance garantit à peu près tous les mégaprojets, quand vient le temps de sauver un coin de planète, c'est souvent lui qu'il faut déplacer. Dès lors, il peut s'avérer d'une grande utilité de connaître les quatre points de levage suivants.
Contrairement aux apparences, nous ne sommes pas totalement impuissants devant l'industrie des services financiers mondialisés. Voici quatre points où faire jouer l'effet de levier pour convaincre, motiver ou contraindre les institutions financières.
L'argent. Bien sûr l'argent — évident, dites-vous. Attendez. Avez-vous vraiment songé à élaborer un argumentaire financier capable de démontrer, chiffres à l'appui, que les violations des droits humains, les affrontements communautaires, la destruction environnementale et les litiges potentiels affecteront la rentabilité? Si vous aidez les investisseurs à comptabiliser les risques associés aux perturbations sociales, aux coûts environnementaux ignorés et à d'éventuelles poursuites, en montrant comment ceux-ci entameront sérieusement les avantages économiques, votre argument sera extrêmement convaincant. Si d'autre part vous démontrez en quoi l'intégration des questions environnementales et d'éléments de justice sociale bonifie les avantages financiers, vous augmenterez encore vos chances, puisque les investisseurs, grands et petits, privilégieront de plus en plus des projets verts et bien conçus
Les politiques publiques. C'est ici que vous faites peser dans l'équation l'administration gouvernementale, les autorités réglementaires et même la fiscalité. Les bailleurs de fonds ne resteront pas indifférents devant la possibilité d'une intervention étatique pour contraindre certaines pratiques, établir des normes de conformité aux droits de l'homme, lever des droits compensatoires ou exiger des rapports d'activités. Votre tâche consiste donc à monter une offensive crédible pour l'imposition de nouvelles mesures de réglementation ou de taxation, ou encore pour que les mesures existantes soient améliorées ou plus rigoureusement appliquées, de sorte que le projet soit plus contrôlé par un encadrement public ou international plus serré.
La réputation. Aujourd'hui, le monde des affaires est largement tributaire de son image de marque et de son branding. C'est pourquoi il se dépense des milliards en publicité. La diffusion d'une mauvaise presse ou d'une publicité négative, notamment par le biais d'actions publiques dénonciatrices indésirables, peut exercer des pressions énormes sur les acteurs financiers. La réputation des investisseurs vaut littéralement de l'or. Ce lustre peut servir de levier. Une fois leur propre réputation en jeu, les clients et les actionnaires ne manqueront pas de faire pression sur les responsables du projet.
Les valeurs. On pourra s'en étonner, mais même les machines à profit les plus insatiables ont besoin de professer des valeurs qui paraissent respectables. La croissance des fonds verts et éthiques les amène à jouer un rôle de plus en plus important sur les marchés financiers. Les êtres humains à la tête de ces sociétés restent souvent attachés à des valeurs importantes. Il arrive que la recherche du profit cède le pas à d'autres valeurs fondamentales, demeurées importantes pour l'organisation ou ses dirigeants. C'est une avenue à explorer. Si vous arrivez à vous faire entendre jusqu'aux plus hauts échelons de la hiérarchie, un argumentaire s'appuyant sur ces valeurs, reliées le cas échéant aux trois autres axes — rentabilité, politiques et image de marque — peut déterminer l'issue de la bataille.
Faire campagne devant un opposant qui se fiche de vous reste l'une des choses les plus frustrantes qui soient, comme nous l'avons vu. Cette frustration est souvent le fait de nos propres limites circonstancielles. Un point de vue stratégique plus global auquel on incorpore des tactiques mieux ciblées permettra de surpasser ces contraintes.
La forteresse de la finance dans le marché mondialisé n'est pas imprenable. Les banques et les investisseurs institutionnels sont des opposants redoutables, mais il reste possible de les atteindre.
Philippe Duhamel, interTactica.org.
Ce texte est le second à porter sur le livret tactique d'Ulrich Mueller intitulé Leveraging the Money, dont je ne saurais trop recommander la lecture. Pour approfondir encore davantage votre connaissance des institutions financières internationales et des moyens de les influencer, voyez également Leverage for the Environment: A Guide to the Private Financial Services Industry, du World Resources Institute. Ces deux ressources sont offertes en anglais.


