
Selon Al Giordano, la plus grande menace qui soit pour l'élite dirigeante est celle de voir les gens collaborer par delà les races, les religions, les classes sociales. Sauf que la gauche, dit-il, est l'un des milieux où sévit la plus grande ségrégation raciale en Amérique. Si le ségrégationnisme avait autrefois son cadre juridique, c'est aujourd'hui la société de consommation, avec ses segments de marché et ses créneaux publicitaires, qui se charge de séparer les gens. La clé du succès de la campagne Obama, de l'accession à la Maison-Blanche d'un homme pourtant donné perdant se résume en deux mots : organisation communautaire. Cette victoire démontre le pouvoir irrésistible qui émane des divisions surmontées, quand on réussit à faire travailler ensemble latinos, noirs, blancs et mulâtres.
Ce texte fait suite au précédent et traite de leçons tirées de l'expérience de l'organisateur chevronné Al Giordano. J'ai tenté de récolter et de faire germer, à ma façon, certains des nombreux fruits qui tombent, comme ça, des récits qu'il partage. Il suffit de planter et vous verrez germer, peu importe votre champ d'activité.
Pas de cage pour les oiseaux de grande envergure
« Ne laissez jamais l'autre définir qui vous êtes, lance Al Giordano. Assurez-vous de toujours vous définir vous-mêmes. » La couverture d'un magazine défraîchi fait le tour du groupe. Quelques centaines de personnes se massent derrière une bannière : « La population du New Hampshire contre le dépotoir nucléaire ». Un bon travail d'organisation, c'est d'inclure l'éventail le plus large possible de la communauté. Quand on met les gens de la localité au centre du tableau, on envoie un message clair à la population : il s'agit d'un mouvement des leurs, par les leurs, pour les leurs. Quand on prend suffisamment d'envergure, on devient « la population ». Et « la population », ça ne se marginalise pas aussi facilement qu'un groupe de pression.
Élargir la lutte à des principes plus larges
L'une des idées de génie du travail d'Al Giordano en Pennsylvanie et contre les centrales nucléaires a été de se servir des coups d'éclat et des manifestations pour faire connaître la cause d'abord, pour constituer une base, puis d'étendre les efforts à une sphère beaucoup plus large, par l'organisation de référendums. C'est ainsi que ça se passe :
Primo, gagnez le droit au référendum — « Votez pour votre droit de voter ». Segundo, remportez le référendum.
Le référendum permet à plus de gens de se rallier, de participer. Il a pour effet de déplacer le champ de bataille. On déborde ainsi les débats sur des questions spécialisées, voire les querelles de clocher (le pas-dans-ma-cour, le lieu de construction, le type de bâtiment) où l'opposant risque de nous avoir à l'usure, pour passer à une « guerre totale » sur des principes fondamentaux, comme la démocratie. Le référendum est l'extension du principe S'emparer du drapeau (voir texte précédent). Il superpose au conflit une nouvelle grille « prodémocratie » versus « antidémocratie », sur des enjeux qui ne sont plus aussi complexes et spécialisés. Les gens peuvent être en accord ou en désaccord avec votre analyse du nucléaire, mais la plupart se rallieront au principe que tous doivent pouvoir se prononcer sur la question. Cette tactique offre l'avantage supplémentaire de gagner du temps, une précieuse ressource dans ce genre de batailles où une collectivité tente de se défendre contre un projet indésirable.
Trouvez l'improbable agent
Une bonne organisatrice, un bon organisateur tente de trouver la bonne personne, l'improbable agent pour faire un travail essentiel, surtout s'il attire une grande publicité. Par exemple, plutôt que de le faire vous-mêmes, vous devriez aller trouver le pasteur baptiste dans le quartier blanc de la ville, et lui demander d'organiser sa propre communauté pour nettoyer le parc ou pour retirer les clôtures qui séparent les communautés blanche et noire. Donnez-lui l'occasion d'avoir sa photo dans le journal. Si toutefois vous n'arrivez pas à le recruter, dîtes-vous qu'au moins, vous aurez neutralisé un opposant potentiel. « Si vous les sollicitez, ils doivent ou venir, ou bien ne pas se tenir dans le chemin. »
Agissez vite
« L'organisation est avant tout affaire de jeu de pieds, pas de coups à la mâchoire, illustre Al Giordano. Il faut trouver l'ouverture et frapper rapidement. Il faut garder sa longueur d'avance par rapport à l'autre, dit-il. La vitesse est une arme de guerre. » Ainsi, la victoire appartient-elle souvent au plus rapide. En agissant rapidement, c'est vous qui définissez l'enjeu, le vocabulaire, qui est le bon, qui est le méchant.
La tenue pour réussir
Al Giordano risque une analogie : « Un organisateur ou une organisatrice est comme un travailleur ou une travailleuse du sexe : l'objet du fantasme des gens. » C'est la raison pour laquelle, nageant à l'encontre du courant contre-culturel dominant au sein du mouvement antinucléaire de l'époque (cherchez l'erreur), Al Giordano choisissait souvent de s'habiller de manière plus conventionnelle, en fonction des gens qu'il devait rencontrer et convaincre. Violant le code vestimentaire implicite de la mode « protestataire », il arborait souvent sur sa veste un drapeau des États-Unis. Son principe avait été résumé par le grand organisateur Saul Alinsky : « Quand on organise une communauté juive orthodoxe, on ne se pointe pas avec son sandwich au jambon à la main. » Pour un organisateur, il importe davantage de passer le message, que d'avoir l'air cool.
Un badge à la fois
« Si vous portez tous les badges, vous n'avancerez aucune cause, » avertit l'organisateur Giordano. Un badge (ou macaron en Amérique) suscite la curiosité et invite les questions. Quand on les porte tous, les badges ne signalent plus alors qu'une retraite culturelle dans le monde des « militants ». On peut le prendre aussi au figuré : concentrez-vous sur une seule chose, et vous pourrez bien la faire.
Misez sur l'intérêt personnel
« Les gens dont l'intérêt personnel est en jeu seront plus fiables que les altruistes. En fin de parcours, quand pleuvent les ennuis, c'est eux qui vous feront passer le fil d'arrivée. »
Le mot de la fin
Sur la nécessité de se remettre en question et de grandir, Al Giordano a eu ses mots : « Au final, il n'y a qu'une seule question à vous poser : est-ce que ça a marché? Si la réponse est non, alors pourquoi? Si la réponse ne vous concerne pas, vous n'avez pas la bonne réponse. »
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Philippe Duhamel
interTactica — un carnet pour la libération
« Je ne suis pas un militant, écrit Al Giordano. Je ne crois pas au militantisme. Je crois que le militantisme, tel qu'on le pratique aux États-Unis, est davantage une façon de se dérober, l'excuse que trouvent certains d'éviter le dur boulot de l'organisation. » Si vous lisez l'anglais, je recommande ce texte abordant la différence entre militantisme et organisation. Tandis que vous y êtes, jetez également un coup d'œil à ses blogues, The Field et The Narcosphere.
Extra! Extra! Al Giordano cultive actuellement dans son champ un travail d'analyse fécond sur la révolution nonviolente (encore inachevée au moment d'écrire ces lignes) en cours en Iran. Peu de commentateurs saisissent aussi bien que lui la signification de ce mouvement historique dont nous sommes témoins, en faisant état de son évolution d'heure en heure.

