Lutte nonviolente et pacifisme religieux : une confusion à dissiper
Syndicate content
Philippe Duhamel's picture
Printer-friendly versionPrinter-friendly versionSend to friendSend to friend

Dans ce troisième texte sur la lutte nonviolente, nous voulons balayer la confusion qui règne parfois entre des croyances qu'on associe au « pacifisme » et la pratique de l'action nonviolente. Il s'agit ici d'établir une distinction cruciale entre foi ou credo religieux et l'adoption pragmatique de méthodes de lutte efficaces. Au choix, vous pouvez télécharger ce texte sous forme de PDF.


« Apôtre de nonviolence », « prêcher la nonviolence », ces expressions sont si courantes qu'elles passent inaperçues. Il existe pourtant une différence cruciale entre sermons soporifiques et action nonviolente. Voyons-y de plus près.

Le recours à des méthodes nonviolentes de lutter n'a rien à voir ni avec une doctrine religieuse, ni avec une foi inébranlable dans la nonviolence comme panacée miraculeuse. Aucun préalable, aucun impératif spirituel ne précèdent obligatoirement l'usage de l'action nonviolente. La lutte nonviolente n'est ni un dogme, ni une religion, ni une abstraction. La plupart des groupes qui ont employé avec succès les tactiques nonviolentes ne les identifiaient pas comme telles.

Nul doute, bien des hommes et des femmes de foi, plusieurs adeptes des principes antiguerre ont joué un rôle de premier plan dans nombre de mouvements nonviolents. Il n'en demeure pas moins que maints mouvements ont dû essuyer l'âpre opposition de chefs religieux et de pacifistes bien en vue. C'est que les activistes nonviolents ne craignent pas le conflit. De fait, ils peuvent « déclarer » le conflit, comme une armée déclare la guerre. Il se trouve alors en bute à ceux préfèrent le statu quo injuste à d'orageuses perturbations au service de la justice.

Le pacifisme repose sur un rejet philosophique de la violence. « La violence est mauvaise, il faut donc la rejeter. » Sauf que savoir la violence toujours porteuse d'une mesure d'injustice et de mort ne signifie pas pour autant qu'on puisse facilement s'en défaire : devant la maladie mortelle, le médicament même dangereux reste préférable à l'absence de remède. Si donc la violence sert une fin, il faut pouvoir servir cette fin par d'autres moyens avant de refuser la violence.

La lutte nonviolente offre un moyen de changer le rapport de force. La réflexion, la créativité et la planification servent à déployer des tactiques sur le champ de bataille de l'opinion publique. L'action nonviolente est une méthode pratique et non une philosophie.


 

Une tension nécessaire

 

Martin Luther King
« J'en suis presque arrivé à la regrettable conclusion que le plus grand obstacle que rencontre le Noir dans sa marche vers la liberté n'est pas tant le membre du Conseil des citoyens blancs ou celui du Ku Klux Klan, mais le Blanc modéré qui est plus attaché à l'ordre qu'à la justice, qui préfère une paix négative, soit l'absence de tensions, à une paix positive, qui exige elle la présence de la justice. »

« L'action directe nonviolente cherche à créer une crise de telle ampleur, à susciter une tension si vive qu'une collectivité qui jusque-là refusait toujours de négocier soit contrainte d'affronter le problème. Elle vise à rendre la situation si dramatique qu'on ne puisse plus l'ignorer. »

« On pourrait s'offusquer de me voir parler ainsi de la création de tensions comme faisant partie du travail des résistants nonviolents. Je dois avouer que je n'ai pas peur du mot "tension". Je me suis résolument opposé à la tension violente, mais il existe une tension de type constructif, une tension nonviolente nécessaire à toute croissance. »

« De même que Socrate jugeait nécessaire de créer une tension dans l'esprit de l'individu pour qu'il puisse briser les chaînes des fausses croyances et des demi-vérités pour s'émanciper vers la sphère de l'analyse créative et du jugement objectif, ainsi devons-nous voir la nécessité de ces mouches du coche, qui de façon nonviolente créent une certaine tension dans la société pour aider l'humanité à s'élever des ténèbres du préjugé et du racisme jusqu'aux sommets majestueux de la compréhension et de la communauté humaine. »

— Martin Luther King Jr., Lettre de la prison de Birmingham, Alabama, 16 avril 1963.

 



« L'alternative à la violence, ce n'est ni la réconciliation, ni la paix, ni l'amour qui correspondent à des catégories d'un autre ordre; l'alternative à la violence c'est — et ce ne peut qu'être — que l'action nonviolente [...] L'action nonviolente est bien du même ordre que l'action violente : elle remplit la fonction que la violence prétend remplir, elle permet aussi de mettre en œuvre une stratégie de lutte contre l'injustice, elle vise aussi à établir un rapport de force en faveur des opprimés afin qu'ils obtiennent la reconnaissance et le respect de leurs droits. »

— Jean-Marie Muller, Stratégie de l'action non-violente, Seuil, 1981.



--
Philippe Duhamel
interTactica — un carnet pour la libération


Au cours des prochaines semaines, nous ajouterons de nouveaux textes à notre projet de vulgarisation sur les principes de la lutte nonviolente. Je vous prie de bien vouloir me faire part de vos commentaires pour toute suggestion susceptible d'améliorer ces textes.


Texte précédent dans cette série. Texte suivant.